Au fil de l’eau

Il y a de saines colères ( Ségolène ROYAL- débat de l’entre deux tours avec Nicolas SARKOZY en mai 2007)

Certains usent leur clavier d’ordinateur, surtout me semble-t-il les lettres j (je) et m (moi) et s’épanchent, rarement avec talent et bonne foi hélas, sur des malheurs dont l’éloignement ou l’absence de sens justifie leur inaction réelle. Fatigué de les lire et de plus en plus circonspect à l’égard des réseaux sociaux, je me suis engagé à une action de solidarité en faveur de sinistrés à moins de deux cents kilomètres de chez moi : en Belgique orientale.

Je me suis rendu hier le long d’un de ces cours d’eau auprès desquels souvent les parents citadins emmènent leurs enfants pour une journée ou plus, où les amoureux mesurent l’intensité de leurs sentiments au débit de l’Ourthe, de la Lesse, de l’Hogne, de la Semois, de la Vesdre…

Car, fâché encore d’avoir choisi une carrière de haut fonctionnaire plutôt qu’écouté ma véritable aspiration, j’ai, pour une journée, décidé d’exploiter l’éventuelle expérience tirée de ma vie professionnelle pour exercer une mission de la Croix Rouge et sous l’autorité de celle-ci : apporter une aide administrative aux habitants d’Ensival, entité de Verviers.

A mon arrivée, je me suis rendu compte que ce que m’avaient montré télé et réseaux sociaux  était en-dessous de la réalité. A Ensival, j’ai vu des maisons devenues transparentes : de ce qui avait été la porte d’entrée, j’apercevais la perspective arrière. A côté, un pont enjambant la Vesdre ne tenait plus que par miracle et grâce  à la prudence de ses habitants de ne plus l’utiliser, même à pieds :  ses piliers ont été déformés et menacent à chaque instant de s’effondrer. En face, une école communale où les enseignants, surtout des enseignantes, s’efforcent de restituer une dignité pédagogique aux lieux qui devront accueillir des enfants dans quelques heures à peine.

Assis  sous la tente de la Croix Rouge, j’attends mes « clients ». J’entends des angoisses devant le manque de fournitures de base, des effrois par rapport aux factures d’eau qui continuent d’arriver alors même que la Société de distribution a déconseillé d’utiliser à présent le précieux liquide comme boisson. Ce sont des craintes devant les rappels pour impayés de loyer qu’envoient des propriétaires auxquels la situation n’inspire rien d’autre que le maintien d’un goût de lucre ( Hugo et ses Misérables ne sont pas loin…). Ou des colères devant la surdité à leur malheur des sociétés d’assurance qui trouvent à se dégager de toutes perceptives d’indemnisation. J’aperçois aussi l’effet multiplicateur des malheurs de notre siècle : comment assurer la survie de sept enfants quand on est Kosovar, réfugié « sans papier » ? Je comprends, quand je contacte un collectif d’aide à ces sinistrés de la mondialisation, qu’il n’est même pas en ordre de demande d’asile.

Ici, personne ne juge l’incohérence de cet homme, seules sont observées sa détresse, son irrémédiable extériorité à notre système d’aide, son incompréhension des systèmes de régulation des demandes. Et, impuissant, je comprends que celles-ci le rendent incapable de gérer sa situation et que, tôt ou tard, les normes le jetteront loin d’Ensival… 

Au milieu de la journée, arrive une femme. Elle s’appelle Aicha. Elle apporte du thé et des gâteaux du Maghreb et porte une tenue traditionnelle. Personne ne remarque son hijab et la critique de son port est aussi étrangère au moment qu’un débat sur la sphéricité de la Terre. Elle me parle de son pays, me montre des photos de ce qui fut sa maison à Ensival et des images d’un repas de fête. Puis une jeune fille (« c’est ma fille Monsieur » !) apparait sur le téléphone de mon interlocutrice, habillée d’une djellaba   verte et scintillante. C’était ma maison, me dit-elle. 

Aicha n’évoque ses problèmes qu’avec dignité. Alors je pense un instant aux pitoyables débats bruxellois que susciterait là-bas sa tenue. Mais je suis rapidement tiré du mépris qui m’est venu pour ces propos. 

Car vient d’arriver un couple avec trois enfants dont l’aîné ne doit pas avoir plus de cinq ans. Quand est-ce qu’on va remettre l’électricité, demande sa très jeune maman. Mais moi et Babeth, la responsable de la Croix Rouge sur place, on  doit bien lui répondre qu’on ne sait pas, qu’ ORES travaille çà s’est sûr mais que … Alors les parents demandent seulement de pouvoir recharger, sous la tente, leurs GSM. Puis ils partent avec leurs petits et félicitent ces derniers d’avoir dit merci à la Croix Rouge et aux militaires présents.

La Croix Rouge est, avec l’Armée, le seul service public visible à Ensival. La Ville de Verviers ? Dépassée ! La Région wallonne ? C’est quoi ça ? La Province de Liège ? Il parait que ce n’est pas ses compétences de gérer les secours ! 

Les soldats présents sont des jeunes gens propres sur eux, bien élevés, serviables. Je bavarde avec deux d’entre eux. Ils me livrent, tantôt leurs hobbies (« j’aime les voitures, mais le tuning je déteste »), tantôt leurs inquiétudes sur l’évolution du monde, tantôt leurs aspirations personnelles : je travaille à l’Armée le temps de mon engagement et d’apprendre un métier puis j’épouse ma fiancée et achète une maison, me dit le plus jeune. Je pense qu’ils sont des hommes comme tous les autres, ballottés par cet imprévu presque comme les maisons que j’observe mais je sais qu’ils resteront débout, grâce à leur force de caractère… 

Le lendemain, j’ai envie de partager mon émotion sur Facebook en y joignant des photos. 

Tout-à-coup, je tombe sur la page d’une vague connaissance. Y sont répandus des gémissements par rapport à ce que, dans leur quartier du Bruxelles gentrifié, la STIB a déplacé une ligne, ce qui embarrasse semble-t-il les habitants. Je fais observer la relativité de ce problème face à ce que j’ai découvert quelques heures plus tôt.

Loin de manifester la moindre empathie, l’internaute, bientôt imité par le réflexe panurgique de suiveurs (je préfère ce terme à « follower ») me reproche populisme et esprit de clocher. Puis, preuve à mes yeux d’une inculture insigne, convoque Brassens en m’en adressant le lien des imbéciles heureux d’être nés quelque part. Sur son profil, je vois qu’il a été échevin, consultant et même chargé de cours dans l’enseignement supérieur…

 Je me risque à une contre-ironie et appelle Les Inconnus à la rescousse de mon effort et lui envoie  « Auteuil Neuilly Passy »   (https://www.youtube.com/watch?v=L1N3WXZ_1LM)  . Puis je comprends l’inanité de mon geste, me dis que toute argumentation est inutile devant cette arrogance de classe et  pense seulement à : « Panique dans le seizième !  »  :                                               

Alors, je supprime l’individu de mes contacts, je ferme Facebook (au revoir les bobos !) puis mon PC. Et je pense à Ensival où je vais retourner….

Bruxelles, 1/9/2021

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