Pascal BONIFACE- Armand colin 2021
Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sûres,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.
(Arthur Rimbaud – le bateau ivre)
Je connaissais bien sûr l’analyste pointu des phénomènes internationaux, l’intellectuel disposé à affronter et subir l’opprobre de la pensée simpliste pour pouvoir continuer à exprimer ce que lui dictaient sa conscience et son observation.
Mais mon attention a été attirée sur la mutation de Pascal BONIFACE en romancier. Au bout du voyage qui s’offrait ainsi à moi, qu’allais-je donc trouver ?
Un roman ? Pas sûr.
Tout au moins si on entend par ce genre littéraire la narration de faits imaginés, menés par des personnages sortis de l’esprit d’un auteur nourrissant une rêverie fiévreuse d’une imagination prolixe, aussi loin que possible tant de sa propre vie que des faits dont celle-ci l’aura fait témoin.
Certes, chacun qui s’est mis au récit fondé sur son imagination a souvent observé que celle-ci l’amène parfois à recomposer de ses propres mots et par une syntaxe qu’il veut personnel, des éléments d’un vécu dont il n’avait pas souvenir. Et, de Proust au moins jusqu’à Edouard Louis, ils sont nombreux les auteurs à avoir noirci des pages de leur passé. Ou encore à s’être projeté dans un temps, le leur ou un autre, qu’ils affectionnent ou non, pour nous communiquer des valeurs qu’ils souhaiteraient nous voir partager.
Le bateau ivre n’appartient vraiment à aucun de ces genres.
Sous prétexte de fiction, Boniface nous emmène dans un milieu et un contexte historique qui nous est familier.
Jugez-en plutôt…
Il met en scène un homme, très jeune pour être on n’oserait dire … parvenu à la Présidence de la République. On le voit confronté aux effets délétères du mandat social que son orgueil et son arrogance l’ont convaincu d’avoir reçu des castes privilégiées, pour modeler la France à leur intérêt exclusif et éternel. Dans le même temps, il affronte un environnement hostile, tant socialement que par la pression terroriste qui s’abat sur le pays. Et, autre ver dans ce fruit qu’il comptait bien déguster en une société dont il aurait été l’amant exclusif, il est animé d’un égocentrisme qui inhibe toute vision d’un avenir national dont il n’occuperait pas la plus éminente fonction, ce qui lui impose de réfléchir chaque moment de sa vie dans la perspective d’une réélection en …2022. Autour de lui, des rivaux mais surtout ces animateurs dominants de la vie sociale que sont devenus les stars des systèmes médiatiques : les chroniqueurs de télé et médias sociaux, les experts de toute nature et dont la compétence n’est fondée que par leur permanence.
Les similitudes relevées entre l’ensemble des personnages mis en scène, leurs tares sociales, leur suffisance d’une part, ce dont nous afflige l’observation de la politique française d’autre part, tout cela porte tantôt à sourire de la justesse des descriptions, à les applaudir, tantôt à reprendre un souffle devant l’angoisse que cela fait surgir et qu’expriment ces mots : « comment en sommes-nous arrivés là ? Comment avons-nous pu accepter ce recul de nos valeurs républicaines au profit du néolibéralisme ? Où sont passées les déontologies qui faisaient la gloire du métier d’informer ? Et comment retrouverons-nous le gouvernail détruit ? »
Quelques croquis valent cependant le détour.
Voici Marc SIBA, candidat du Sud Est de la France. Il a choisi le créneau de la sécurité par découragement et crainte devant les thèmes de l’international, du social, de la culture, trop ardus pour lui ! Il veut créer un « Guantanamo à la française »1…Présentant l’idée à son épouse et devant les arguments de bon sens de celle-ci, il finira par lui lancer que, effectivement, c’est impossible mais qu’il faut bien rassurer les Français et que l’image est plus importante de la réalité.
Puis apparaît Charles-Henri DEBAINE2. C’est un intellectuel (tout au moins se veut-il tel et réincarnation tant de Sartre que de Camus) convaincu que sa centralité culturelle nécessite qu’il soit reçu à sa demande par le Président de la République à chaque sursaut du pays. En réalité, il n’en est ainsi qu’en fonction de sa maîtrise des circuits de production médiatique et des réactions d’un ego surdimensionné dont il a enseigné aux Présidents successifs à redouter les effets des blessures.
Ces deux personnages n’occupent le récit de Boniface que dans les quelques pages qu’il leur consacre. On se dit à lire celles-ci que l’auteur est doté d’un sens de la caricature inconnu jusque-là et qu’il a pris un plaisir presque potache à « se payer » deux personnalités auxquelles tout l’oppose et dont il est notoire qu’il a dû s’y heurter: Éric CIOTTI et Bernard-Henri LEVY. Mais aussi que leur insertion dans l’ouvrage, sans que ce qui est présenté présente la moindre utilité pour la suite du fil narratif, rattache bien Le Bateau ivre au genre des essais plus qu’à celui du roman…
La sévérité des jugements sur les personnes n’est jamais individuelle ni définitivement pessimiste chez Boniface. A l’égard des personnages, sa souris valorise au contraire les hésitations, mobilisations de valeurs humanistes et comment celles-ci peuvent trouver ou non à se développer chez les uns et les unes plutôt que chez les autres. La rigueur morale de l’auteur, elle s’applique plutôt sur une série de comportements et pratiques dont la prégnance sur le système institutionnel et la domination qu’ils y exercent est la véritable et plus grande menace sur le système républicain.
Ces comportements et pratiques sont multiples. Les synthétiser est une entreprise ardue et n’a de sens que par l’encouragement envoyé à celle ou celui qui lit ceci à prendre connaissance de leur développement directement dans l’ouvrage ! Tentons néanmoins l’exercice en disant qu’il s’agit tout à la fois de l’ exploitation de la menace terroriste et de ses victimes ; de l’asservissement de la réalité à l’image ; du dévoiement de la laïcité républicaine au service d’une pratique de discrimination ; de la croyance que la gauche a à gagner à lutter sur le terrain idéologique de ses adversaires pour s’imposer à ces derniers et les priver de toute possibilité d’appliquer jamais leurs macabres projets ; de la difficulté de maintenir un discours rationnel face aux propos simplistes.
- 1° pp107-110
- 2°PP115-11
Parmi ce que dénonce ainsi Boniface, on trouve aussi l’effacement de la mémoire. Notamment celui qui inhibe toute surprise quand tel dont le harcèlement de ses collègues féminines était notoire, devient héraut de l’émancipation des femmes victimes de patriarcat, pourvu que ce dernier soit lié à une culture lointaine supposée. Il dénonce aussi la manipulation de la mémoire et de l’Histoire: celle de la laïcité, celle du concept d’islamophobie.
Il relève aussi l’absence de critique devant l’éloignement des femmes de la plupart des plateaux où s’évoque et est stigmatisée la manière dont elles se vêtent …
Tout se passe bien hélas aujourd’hui comme si notre époque avait exclu de sa représentation toute réflexion portant sur la relation entre passé et présent, dans l’ignorance complète d’un principe d’ historicisation de ce dernier. Comme si s’était imposé comme une généralisation de la vie sociale et politique ce cynique aphorisme de François MITTERRAND : « il n’est rien de plus vieux qu’un journal de la veille »
Ce recul de la pensée est, du reste, peut être lié à un anti-intellectualisme plus général : celui qui, tantôt, fait de toute recherche en sciences sociales une connivence avec son objet1, tantôt désigne les lieux de construction du savoir comme les portes d’entrée du terrorisme et des idéologies mortifères2.
La France est-elle fichue ? A-t-elle cessé d’être ce pays qui aime les idées3 ? Boniface décrit-il avec justesse un recul moral de son pays autant qu’il s’en fait contempteur ? Est-il malgré tout un pessimiste coupable ?
Ne divulguons rien de la fin sinon pour dire que les stratégies opportunistes lui paraissent plus qu’hasardeuses. Mais que, même dans ce cadre, il reste des voies qui garantissent que la France restera bien la patrie des Droits de l’homme et du citoyen, tant il est vrai que leur état n’est jamais que le produit des luttes sociales et de l’équilibre dans la dialectique Etat-Nation
- Tenter de comprendre, c’est déjà pardonner (Manuel VALLS, à propos du terrorisme)
- Sans doute l’auteur pensait-il, à ce moment de la pensée attribuée à un de ses personnages (p 132) à l’interjection de Frédérique VIDAL, Ministre de l’enseignement supérieur, à l’égard des Universités et de leur entrisme par l’ « islamo gauchisme »
- Sudhir HAZAREESINGH-Ce pays qui aime les idées Une passion française- Flammarion 2017

belle chronique, jean
Merci m’avoir lu!
Tu me donnes réellement envie de (re)goûter à un genre que je ne prise plus guère !
Merci m’avoir lu!